La rébellion de la Klika

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Cet écrit a été rédigé par Kaarlo, et se trouve sur la nouvelle Esperia.


La Rébellion de la Klika - octobre 523

Par Kaarlo Laïne - décembre 525

Introduction

Cet essai écrit dans le contexte du concours de Sélène Onsillac sur l’Histoire d’Esperia. Je livre sur ces quelques feuilles un récit dont je ne m’étais pas attardé dans mes mémoires d’Outres Ponant. Je parle de cette époque comme un contemporain qui l’a vécu et qui a connu ses acteurs. Ce récit est écrit dans un contexte personnel que le lecteur comprendra seulement en lisant mon journal de l’année 525, si celui-ci ne se perd pas après mon départ. L'histoire, comme je l'ai écrit ailleurs, avance par contradictions. La rébellion de la Klika en fut une terrible illustration... Ainsi vous qui parcourez cet humble témoignage à travers ceux qui ont agit lorsque je n’étais encore qu’un esclave, souvenez vous que pour vous aussi : Cela passera.

Chapitre 1 : L’invitation

1er novembre, après la tombée de la nuit

La lettre était posée sur la table de Karmen, l’encre encore fraîche. « Venez discuter de l’approvisionnement en laine. Votre présence est essentielle. signé : l’Intendance du Bourbier.»
Elle plissa les yeux, soupira. Son fiancé Romaric lui avait pourtant dit : « Ne va pas là-bas seule. Quelque chose se trame… »

Mais Karmen croyait encore au bien des gens. Elle noua son châle, alluma une lanterne.

« Je reviens avant minuit », murmura-t-elle à son fiancé.

Elle s'efface alors dans la nuit accompagné de l’esclave affranchi Isidora en direction du quartier sale et obscure qu’on surnomme le Bourbier.

Chapitre 2 : Le piège

3 novembre, bureau de l’Intendance

Romaric frappa à la lourde porte de bois. « Où est-elle ?! » demanda-t-il, la voix calme mais les poings serrés. On lui ouvrit la porte et celui-ci entra dans l’intendance la tête haute et le pas assuré.

Sur un toit, dans l’ombre de la nuit d’encre sans lune, un archer phalangiste retenait son souffle. Morten, le chef des rebelles, sourit de ses dents jaunes dans la pénombre éclairé par une bougie vacillante.

« Elle est en sécurité. Pour l’instant. Nous y avons été contraints pour pouvoir discuter sereinement avec vous. La Cohorte, votre famille, nous menace depuis trop longtemps qu’il nous a fallu agir pour obtenir de vous des garanties »

Les deux hommes se firent face et commencèrent à négocier la restitution de Karmen quand soudain un sifflement dans l’air... Une flèche transperça la vitre de l’intendance et Ston, l’homme de main de Morten.

« C’était pas moi ! » hurla l’archer phalangiste, quelque part sur un toit. Trop tard. Le bureau s’embrasa de cris et d’épées dégainées. Dans la panique de l’action les hommes du bourbier se jetèrent sur Romaric qui fut égorgée. Alors qu’il se vidait de son sang et que sa vision diminuait, il devait repenser à sa fiancée Karmen qu’il n'aurait pas pu revoir.

Au même moment devant la porte de l’intendance Elias, le mercenaire à la cicatrice sur la joue, regarda Aäny la borgne.
« On y va ? »
Elle hocha la tête, serrant sa hache. « Pour Karmen. »
Ils franchirent la porte comme une tempête. Morten leva son arme mais trop lentement. Elias le désarma d’un coup sec. « À terre ! »
Aäny frappa Yves à l’épaule, le faisant choir. Mais au fond de la pièce, Romaric était à genoux, une main sur sa gorge, du sang entre les doigts.
« Karmen… » souffla-t-il avant de s’effondrer. Elias le rattrapa, mais les yeux de l’ancien seigneur étaient déjà vitreux.

Chapitre 3 : Les égouts

4 novembre, avant l’aube.

Onak le pravadyr Vaahva renifla l’air humide. Il avait décidé de se mêler des affaires sudistes, non pas pour le Seigneur Romaric mais pour Karmen.

« Ça sent la mort, ici. »

Les ombres dansaient sur les parois couvertes de suintements verdâtres et de champignons. Ils avançaient avec précaution, leurs bottes crissant sur le sol limoneux, évitant les flaques d’eau stagnante où miroitaient des reflets huileux. Son compagnon Lonan le Canatanais leva sa torche. La lumière tremblota sur une forme pâle, allongée près d’un ruisseau noir. Des cheveux roux, tachés de boue. Une robe déchirée.

« Arbitrio nous protège… », murmura Lonan.

Karmen gisait là, froide, les yeux grands ouverts comme si elle regardait encore les étoiles qu’elle n’avait pas pu voir. Elle fut assassiné là, dans l'humidité , la crasse et l’obscurité des égouts d’Esperia. Elle qui fut Chancelière et noble.


Chapitre 4 : La capture

5 novembre, une ruelle près du port

Gauthier courait, le cœur battant à tout rompre. Derrière lui, des pas lourds d’homme en armure.

« Arrêtez-le ! » hurla Jonäas.

L'esclave Raylee, imposant comme un mur de pierre taillée à même la falaise, lui barra le chemin. L'homme ne semblait pas essoufflé. Il se tenait simplement là, les pieds fermement plantés sur les pavés glissants, ses larges épaules bloquant presque toute la lumière naissante.

« C’est fini, mon gars. »

Le dernier rebelle, le dernier lien avec la Klika de Morten. La réalité de sa défaite, de sa solitude absolue, s'abattit sur lui comme un seau d'eau froide. Gauthier lâcha son couteau, tomba à genoux, pleurant de honte ou de peur, on ne sut jamais. Seul le brouillard salé fut témoin de son effondrement, avant que les mains fermes de Jonäas ne se posent sur ses épaules pour le relever, brisé, vers sa cellule.

6 novembre,à la commanderie.

Veretti, le Condottière, se tenait droit devant l’assemblée silencieuse. Deux cercueils, couverts de draps blancs, trônaient devant l’autel.
« Ils devaient se marier au printemps »,dit-il, la voix rauque. « Maintenant, nous les enterrons ensemble. »
Dans la foule, Elias et Aäny l’embryon de la Ronce Rouge. Onak ,lui, baissa la tête. Même Morten, enchaîné au fond, détourna les yeux. Le jeune fils de Lonan ,Cuan, sanglota doucement : « Ils avaient toute la vie devant eux… ».

Chapitre 5 : Procès

L’air était lourd, saturé d’une tension si palpable qu’on aurait pu la trancher au couteau. La cour du fort s'était transformée en arène verbale.

Les accusations tombaient sur Morten,Yves et Gauthier, lourdes et unilatérales : rapt, sédition, meurtre. Morten prit la parole, sa voix rauque mais claire portant jusqu’aux recoins de la salle. « Nous n’avons jamais voulu de sang ! La Cohorte nous menaçait ouvertement ! Romaric rêvait de notre chute ! Nous avons pris Karmen pour la monnayer contre notre sécurité, pas pour la tuer ! C’est VOTRE flèche, Veretti, qui a tout déclenché ! » Son plaidoyer fit murmurer l’assistance.

C’est alors que tout bascula. Rosso Dagarella, avec le sourire il prit la parole pour apporter la lumière. Il dépeignit la Klika en bête sanguinaire et parla de complot ourdi dans l’ombre, de trahison contre Esperia. Quelque chose en Yves, l’homme le plus solide de la Klika, se brisa. Peut-être la fatigue, la vue de ses frères humiliés, les mots de Rosso, ou simplement la certitude que la justice était morte ici et ce soir pour lui. Dans un rugissement qui figea le sang de l’assemblée, il se leva d’un bond, ses chaînes claquant. Sa masse imposante défia la physique. Avant que quiconque ne réagisse, il avait traversé la table et s’était jeté sur Rosso pour lui taillader le visage avec une lame dissimulée.

Le chaos fut instantané et absolu. Veretti hurla un ordre. Ce ne fut pas « maîtrisez-le ». Ce fut « neutralisez-les ! ». Et le mot « eux » englobait toute la Klika. Ce soir-là, le gouvernement avait enterré ses derniers rebelles.

Quelques jours plus tard

Le quartier était calme à nouveau. Trop calme. Devant l’intendance, quelqu'un avait déposé deux fleurs sauvages, une blanche, une rouge. Les enfants chuchotaient que parfois, la nuit, on entendait des rires près des égouts.

« C’est Romaric et Karmen », disaient-ils. « Ils dansent enfin ensemble. »

Les adultes souriaient tristement, sachant que certaines blessures ne guérissaient pas. Mais dans le cœur d’Esperia une leçon était gravée : La trahison peut voler des vies, mais jamais des âmes.

Conclusion

Je serai bref, l’histoire de la rébellion de la Klika ne nous enseigne pas qui avait raison ou tort mais nous révèle comment le pouvoir, lorsqu’il est perçu comme une menace absolue, transforme la peur en violence et la défense en crime. Romaric craignait pour son autorité. Morten craignait pour sa survie. Chacun, aveuglé par sa propre légitimité, a vu dans l’autre un ennemi à abattre. Beaucoup à travers la connaissance de cette histoire, seront ceux à en vouloir à Karmen et Romaric pour leur orgueil, à la Ronce Rouge pour son pragmatisme, à Nicolas et Rosso pour leur justice expéditive, au prae-archer pour son geste fatal, ou encore à Morten pour sa révolte devenue meurtre. Le véritable enseignement ne réside pas dans le choix d’un camp à blâmer mais dans la reconnaissance que le mal advient rarement par pure méchanceté. Il naît bien plus souvent de certitudes trop fermes, de silences, de peurs ou encore de dialogues qui se brisent avant même d’avoir commencé.