Du jeu comme rempart à la barbarie

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Cet écrit a été rédigé par Llorenç Falguera, et se trouve sur la nouvelle Esperia.

Préface

Il est une vérité que les esprits prompts à la besogne et les marchands obsédés par le seul gain omettent trop souvent : la Cité n'est pas seulement faite de pierres, de lois et de commerce. Elle repose, dans ses fondations les plus archaïques, sur la capacité de l'homme à se soustraire à la nécessité du monde pour embrasser la règle du jeu.

Qu'est-ce que le jeu, si ce n'est cette parenthèse sacrée où le temps s'arrête, où l'espace se délimite et où l'arbitraire devient loi ? Lorsque deux hommes s'assoient de part et d'autre d'un plateau, ils ne font pas que déplacer des bibelots de bois ou d'os ; ils instaurent un ordre nouveau. Pour l'érudit qui observe nos tavernes et nos places, le jeu apparaît comme le laboratoire de la civilisation. On y apprend la patience, la ruse, la déférence envers le sort, mais surtout, on y apprend à être libre dans la contrainte.

Dans les pages qui suivent, nous explorerons les deux piliers de cette architecture de l'esprit : la rigueur froide de l'Échiquier, où la raison se fait souveraine, et la ferveur du Dé, où l'homme s'abandonne au souffle de Dénas. Car au-delà du simple divertissement, c'est la condition même de l'homme jouant que nous nous proposons de disséquer. Car si la vie est un chaos que nous subissons, le jeu est le seul chaos que nous acceptons d'ordonner.

Avant de nous aventurer plus avant sur l'Échiquier ou le tapis de jeu, il convient de définir les puissances qui s'affrontent dans l'âme du joueur. Car pour comprendre l'Homme, il faut nommer ses ombres.
- De la Barbarie : Nous nommons "Barbarie" non pas l'absence de culture, mais l'absence de limite. Est barbare celui qui ne reconnaît pour seule loi que sa propre volonté ou la force de son bras. C'est l'état d'un monde où la force prime le droit, où le conflit ne connaît pas de fin car il ne connaît pas de règles. La barbarie, c'est le chaos que l'on subit sans pouvoir le nommer.
- De la Règle : À l'opposé du joug de la tyrannie, la "Règle" de jeu est une contrainte que l'on chérit. Elle est la frontière invisible qui transforme une simple rixe en joute, et un hasard aveugle en destin. Elle n'est pas subie, elle est consentie ; elle est le socle sur lequel repose toute dignité.
- De la Liberté : Dans le cadre de notre étude, la "Liberté" n'est point la licence de tout faire, mais le pouvoir d'agir avec pleine connaissance des conséquences au sein d'un ordre établi. Sur le plateau, l'homme est libre parce qu'il sait exactement ce qui est permis, faisant de lui le seul maître de sa stratégie.

Chapitre premier - Le Jeu comme Microcosme Civilisationnel

Le jeu n'est pas une imitation de la vie ; il en est l'épure. Là où le quotidien est brouillon, injuste et souvent dénué de sens, le jeu offre un cadre où chaque action engendre une conséquence prévisible. Pour l’érudit, le jeu est le noeud premier de notre tissu social. Avant que l’homme n’érige des lois de pierre, il trace un cercle dans la poussière et en définit les interdits.

C’est dans cet espace clos dont la transgression est le seul véritable péché, que s’exprime la plénitude de notre humanité. Sortir de ce cercle par la triche n'est pas seulement une faute morale, c'est un effondrement de la réalité partagée. En jouant, nous acceptons de suspendre nos haines et nos rangs pour nous soumettre à une autorité supérieure : la Règle. C’est par ce consentement mutuel que naît, au cœur même de la taverne la plus infâme, une forme primitive mais absolue de pacte de civilité.

Chapitre second - La Géométrie du Conflit

Considérons en premier lieu le noble exercice des Échecs. Ici, point d’intervention divine, point de caprice du sort. Sur ce champ de bataille de soixante-quatre cases, l'individu est seul face à la rigueur de sa propre logique. Chaque pièce y incarne une strate de notre monde, une fonction métaphysique :
- La Tour, immuable et rectiligne comme nos remparts, représente la stabilité physique.
- Le Cavalier, dont le saut iconoclaste brave les lignes de front, incarne l'esprit qui s'affranchit des obstacles matériels.
- La Dame, pièce la plus puissante, rappelle que l'influence et l'agilité surpassent souvent la force brute.
- Le Roi, figure de proue dont la chute entraîne l'effondrement de tout l'édifice, symbolise la fragilité de toute structure hiérarchique.

Pratiquer les échecs, c’est s’élever vers une forme de pureté intellectuelle où la victoire n'est pas un accident, mais la conclusion inéluctable d'une supériorité de l'esprit sur la matière. C'est le refus du chaos au profit d'une guerre de l'esprit, où chaque sacrifice doit être justifié par un gain futur.

Chapitre troisième - La Liturgie du Hasard

À l’opposé de cette rigueur mathématique se dresse le culte de l'imprévisible, dont Dénas est le souverain absolu. Dans les tavernes où l’on s’adonne au "Chat Noir" ou au lancer de dés, l’homme ne cherche plus à dompter le monde, mais à s'accorder avec ses battements chaotiques. Le hasard n'est pas ici une absence de règle, mais une règle dont la source nous échappe.

Le "Chat Noir", par sa mécanique d'annulation, où un chiffre identique posé par l'adversaire réduit à néant vos efforts les plus patients, est la métaphore la plus cruelle de notre existence. On y apprend que la fortune est une roue. On construit ses colonnes avec soin, on espère, on planifie, et soudain, un dé adverse tombe, identique au vôtre, et votre œuvre s'efface. C'est la leçon de Dénas : la piété envers le Sort consiste à accepter, avec une égale dignité, le triomphe comme la déroute.

Chapitre quatrième - L’Imitation et l'Illusion

Au-delà des plateaux, n'oublions pas l'aspect de l’imitation, ce jeu de l'apparence. Le Recueil de Jeux nous rappelle indirectement que jouer, c'est aussi porter un masque. Dans la Cité, chacun joue son propre rôle avec un sérieux qui frise le sacré. L'érudit qui analyse les comportements en taverne voit bien que la déférence, l'insulte ou la joute verbale sont régies par des codes aussi stricts que le déplacement du Fou sur l'ébène.

Ce théâtre social est essentiel : il permet de transformer les tensions réelles en frictions ludiques. Le marchand qui "joue" à être plus riche qu'il ne l'est, le garde qui "joue" l'autorité impitoyable, tous participent à cette grande mascarade nécessaire. Le jeu de rôle n'est pas un mensonge, c'est une vérité supérieure que nous acceptons pour ne pas nous entre-déchirer. C’est l’art de l’illusion au service de l’ordre.

Chapitre cinquième - L’Équilibre des Forces

Le génie de nos cultures réside dans l'équilibre subtil entre la compétition par le mérite et la part incompressible du hasard. Il convient d'observer que ces deux puissances, loin de s'exclure, se tempèrent l'une l'autre pour préserver l'harmonie sociale.

Un monde régi par le seul mérite deviendrait promptement une tyrannie des plus brillantes, une hiérarchie de l'esprit si rigide qu'elle n'offrirait aucune issue à celui qui n'a pas reçu les dons de l'intellect ou de la vitesse. À l'inverse, un monde livré au seul hasard serait une absurdité sans espoir, un chaos où l'effort, l'étude et la vertu ne pèseraient pas plus lourd qu'un fétu de paille dans la tempête.

Le jeu fusionne ces deux forces pour créer un espace d'égalité transitoire. Il est le seul théâtre où la compétence est reconnue, mais où la Fortune garde toujours un droit de regard. Devant le plateau de jeu, qu'il soit de bois précieux ou de simple terre cuite, le noble et l'artisan sont liés par un pacte plus solide qu'un bail notarié : celui de la loyauté ludique. Durant l'espace d'une partie, la naissance et l'or s'effacent devant la règle.

C'est là, dans cette tension entre le calcul et l'imprévu, que se forge la véritable distinction de caractère. Le jeu est un révélateur d'âme : il expose celui qui sait perdre sans amertume, reconnaissant la supériorité d'autrui ou l'ironie du sort, et celui qui sait triompher sans insolence, conscient que sa victoire tient autant à son génie qu'à une faveur passagère de la chance. En acceptant la part d'incertitude, le joueur accepte sa propre finitude. Il apprend que dans la Cité comme sur le tablier, on peut tout prévoir sauf l'imprévisible. Cette sagesse, acquise entre deux jets de dés ou deux mouvements de pions, est la fondation même de notre civilité. Elle nous enseigne que la dignité ne réside pas dans le résultat, mais dans la manière dont on conduit son jeu, avec une élégance constante face aux caprices du destin.

Conclusion

En définitive, nous devons cesser de percevoir l’acte de jouer comme un simple simulacre de la vie. La vérité que je soumets à votre réflexion est celle-ci : l’homme n’est véritablement humain que lorsqu'il joue, car c’est dans cet état qu'il devient l’unique législateur de son propre univers. Si la vie ordinaire est une suite d'événements subis, le jeu est le seul domaine où l’individu accepte ses contraintes avec une noblesse élective.

La nouvelle vérité que l'étude des jeux nous apporte est que la règle n'est pas une entrave, mais la condition même de la liberté. Dans la Cité, la loi est souvent perçue comme un fardeau imposé par la force ou la nécessité ; sur le plateau de jeu, la règle est aimée, car sans elle, le plaisir de la joute s'effondre. Celui qui refuse de jouer, ou plus grave encore, celui qui ignore les règles tout en prétendant s'asseoir à la table, commet un acte de sédition contre l'esprit même de la communauté. Il s'exclut de la concorde civile car il brise le seul contrat qui soit réellement pur : celui où l'on s'accorde sur la vérité d'un monde imaginaire.

Le jeu est, en somme, l'ultime rempart contre la barbarie. Car la barbarie commence précisément là où la règle cesse d'être un plaisir partagé pour devenir une arme de domination. En apprenant à respecter le mouvement du Cavalier ou la valeur d'un dé lancé, le citoyen apprend, sans s'en rendre compte, la patience nécessaire à la vie politique.

L’homme jouant, dont nous avons tracé le portrait, est le garant de la pérennité de notre monde. Car tant qu’il y aura deux individus pour s’accorder sur la marche d'un pion, il y aura une forme de civilisation possible. Le jeu est la preuve que nous pouvons vivre ensemble, non par la force du fer, mais par la grâce d'une convention librement consentie. C'est là la clef de voûte de notre existence : nous ne construisons pas une cité pour y vivre, nous la construisons pour avoir un lieu où nous pouvons enfin, en toute dignité, jouer notre partition.