Des bêtes plus que des hommes

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Cet écrit a été rédigé par Dobrinka Dena, et se trouve sur la nouvelle Esperia.


Des bêtes plus que des Hommes


Il était jadis une cité où les hommes œuvraient avec ardeur. Ils élevaient des demeures, honoraient leur parole, et se retrouvaient, le soir venu, autour du foyer ou dans la taverne du quartier. Ainsi vivait la ville, dans l'ordre et la concorde.

Aux alentours, les bêtes des bois contemplaient ce bien-être avec envie. Edith, une vache placide, paissait non loin des remparts et regardait fumer les cheminées. Un soir, elle en fit part à Cléandre, chacal affamé qui rôdait sans cesse en quête d'occasion, de la chose suivante :

- Vois-les, dit Edith. Ils ont la chaleur, le vin et les rires partagés. Nous n'avons que la nuit à ciel ouvert et la compagnie des autres bêtes.

Cléandre sourit. Prenons donc leur place. Nous sommes plus nombreux qu'eux.

Le dessein se répandit prestement parmi les bêtes. Loups, sangliers et corbeaux se rassemblèrent, mus par la même envie. Nul ne s'attarda à considérer les moyens ni les suites ; il fut résolu d'attaquer, de nuit, en une masse commune.

Les hommes, surpris et démunis, ne purent tenir. Ils quittèrent la cité avec les leurs, abandonnant maisons, ateliers, et la taverne encore tiède de leur présence.

Chez les bêtes idiotes, ce fut la liesse générale. Edith beugla sa joie sur la place principale ; Cléandre fit claquer ses griffes sur le sol dans un cliquetis sournois. Les animaux s'installèrent à leur guise, persuadés d'avoir conquis bien davantage qu'une ville : une existence meilleure.

Cependant, les jours passèrent, puis les saisons. Nul ne savait plus pétrir le pain. Le feu s'éteignait, faute de bois coupé à temps. Les sabots d'Edith glissaient sur les pavés et fracassaient les seuils ; les griffes de Cléandre lacéraient les tentures sans qu'il sût jamais les raccommoder. Les toits, jamais réparés, laissaient passer la pluie. La taverne, privée de toute sa joie, demeurait close, ses tonneaux vides et couverts de poussière.

La nivôse arrivée, Edith se tenait dans une maison à demi écroulée, transie malgré ses murs. Cléandre, affamé, fouillait en vain les décombres à la recherche d'un reste de chair humaine. Lui était du genre à vous ronger les os jusqu’à ce qu’aucune miette de votre existence ne puisse encore être visible, à croquer votre moelle pour être certain que tout le monde vous oublie et qu’il soit le dernier debout. Emprunt de son premier élan d’intellect depuis sa basse naissance, sa meuglante vache de compagnie lui dit :

- Nous voulions la même joie qu’on voyait sur leurs visages, dans leurs rassemblements et leurs cérémonies, mais elle n'est plus là.

- J’ai mangé leur esprit, dévoré leurs espoirs, abîmé les souvenirs d’eux, mais je ne suis toujours pas rassasié, répondit Cléandre.

Le chacal se jeta alors sur la vache, seule encore présente à ses côtés, afin de la dévorer. L’expérience de l'anéantissement de la ville ne l’avait pas rendu plus sage, et tous ses anciens amis en avaient pâtis. Quand il n’y a plus d’ennemi commun sur lequel jeter son dévorant appétit, l’ami d’hier devient la proie de demain.

La cité, conquise sans dessein pour la faire vivre, retourna lentement à la poussière, plus froide et plus déserte qu'elle ne l'avait jamais été avant que les hommes n'y eussent rien bâti.